Une petite analyse politique

Publié le par NicolasC

    La dernière mode de la presse parisienne est de dresser le portrait de « la dream team du président », ces hommes et femmes de l’ombre qui gouvernent en réalité la France. Car, on apprend- étonné, confiant, blasé, choqué ?- que ce n’est pas le gouvernement et sa cohorte de ministres qui conduit la politique de la nation, mais les envoyés du Président qui, en sous-main, observent et décident pour eux. Ainsi, pour n’en nommer que quelque uns, Georges-Marc Benamou, conseiller du Président, s’occupe des dossiers phares de Christine Albanel, François Pérol pilote les gros dossiers économiques de l’Etat (Suez-GDF, EADS, Areva, c’est lui) en laissant les miettes à Lagarde, sans parler de l’ombre de Guéant menaçant le pauvre François Fillon. D’ailleurs, une blague qui fait beaucoup rigoler dans les ministères est celle des conseillers de Fillon qui ne manquent de rappeler à tous ceux qu’ils croisent : « Si, si. Nous travaillons, François Fillon aussi! ».
    Situation anti-démocratique déclarent certains, car elle amène l’état à être contrôlé par un nombre restreints de personnes, quelques grands fonctionnaires ayant rejoint la famille Sarkozy ; de surcroît ils n’ont pas la légitimité des urnes. Ils rappellent aussi que, de facto, le Président réduit le rôle du Parlement. En effet, en instituant et pilotant des Commissions (comme la Commission Balladur sur les institutions), il court-circuite l’autorité de l’Assemblée.
    Aussi inédite qu’elle puisse paraître, ce n’est pas la première fois que la France est face à une telle situation au cous de la Vème république. En feuilletant un livre, je suis tombé par hasard sur ce passage : « ..la conséquence est la constitution à l’Élysée d’un sorte de super-cabinet qui, sans se substituer à lui, double jusqu’à un certain point le gouvernement. Formé d’une cinquantaine de personnes.. »  Cette citation est extraite d’un livre sur la république gaullienne. Ainsi fonctionnait le Général De Gaulle. Il se représentait comme l’organe de décision suprême du gouvernement; toutes les décisions devaient lui être présentées et obtenir son consentement. Pour reprendre ses propres termes des Mémoires, le Premier Ministre était « le sien » et un « collaborateur ». Il n’y avait pratiquement pas de débats en Conseil des Ministres, les ministres étant au plus demandé un avis là où le président tranchait.
    Cette comparaison avec le passé nous permet de mitiger les conclusions des journalistes à propos de la république sarkozyenne. En ce moment, leurs articles concluent par des formules simples, aériennes, comme celle-ci: « trop d’oligarchie tue la démocratie ». Pourtant, on peut mitiger, ou du moins essayer d’affiner cette remarque. On peut soutenir que, comme le Général, Sarkozy présente une conception différente de la démocratie. Sa vision pourrait, à la lumière du passé, être celle-ci : supprimer les « corps intermédiaires » (partis politiques, Assemblée) pour établir une démocratie directe (auquel on pourrait opposer une démocratie participative, où les intérêts de la nation sont exprimés via l’Assemblée). Le lien entre le chef de l’État et les citoyens prime sur les autres formes de démocratie.
    On remarque que les façons de gouverner et de communiquer de ces deux chefs d’états ont beaucoup de ressemblances: tous deux ont été à la tête d’un parti politique qui leur doit tout et auquel ils ne doivent rien, tous deux affectionnent un dialogue direct avec la population. Tous deux appréciaient l’exercice des allocutions radio ou télédiffusés, les conférences de presse au cérémonial soigné où ils font connaître leur politique au pays (et dont l’exégèse devient un exercice fondamental d’analyse politique), les voyages dans les départements, et, troisièmement, l’utilisation de référendums. C’est ici peut-être que la technique présidentielle de Sarkozy diffère de celle de De Gaulle.  Pour de Gaulle, ses référendums apparaissaient à la fois comme des questions fondamentales posées aux Français ainsi que des sources de renouvellement de sa légitimité. Au contraire, Sarkozy n’a jamais exprimé (ou pas encore) cette volonté de poser des grandes questions à ses concitoyens, au contraire de François Bayrou, qui en avait fait un thème fort de sa campagne.

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Nicolasc 12/10/2007 15:07

Récemment lu sur Wikipedia, ce qui confirme notre analyse:
Nicolas Sarkozy a effectué, pendant sa carrière universitaire, un DEA de Sciences politiques sur le réferendum du 27 avril 1969, d'où sa connaissance (et imitation) du lien unissant le général à son peuple, et l'idéologie la soutenant.
On peut imaginer qu'il ait aussi tiré une certaine appréhension des réferendums, le dernier ayant entraîné la chute du général

William Oman 11/10/2007 16:10

Analyse fine et clairement exprimee! On pourrait tout de meme noter une autre difference majeure entre de Gaulle et Sarkozy ayant trait a la mediatisation de la fonction de President et au contact direct avec le peuple francais.

Alors que l'un gardait une certaine distance et une certaine "grandeur" dans l'image qu'il projetait de lui-meme, l'autre tente de se faire l'homme du peuple, le citoyen lambda, en se rendant a de multiples commemorations de faits-divers a des fins de couverture mediatique (exemple: deplacemenet a l'enterrement d'un pecheur mort lors de la collision entre son bateau et un cargo -- est-ce vraiment le role du President de la Republique??). Sarkozy tente par ce type d'intervention de donner une image simple et presque banale de lui-meme; autre exemple type qui n'est pas sans rappeler un certain president democrate americain: la mediatisation du jogging quotidien ou hebdomadaire, dont certains ont souligne le manque de "dignitas" pour un president.

Cette forme de populisme est potentiellement nefaste en ce qu'elle travestit un des roles primordiaux du president, celui de chef de l'Etat. En effet, cette fonction se combine mal avec le rabaissement trompeur opere par Sarkozy, dont le gout pour les interventions mediatico-populistes nous laisse volontiers l'imaginer la baguette sous le bras et critiquant l'Etat, comme un citoyen lambda -- ce qui serait le comble etant donne sa fonction! En defendant, lors de reportages televises, certaines victimes d'agressions ou autres crimes presumes aux depens du fonctionnement de la branche judiciaire (juges et magistrats) francais qui n'a, selon Sarkozy, pas appliques les bonnes peines aux "criminels" en question, le President confirme sa tendance a vouloir se faire l'homme du peuple, l'homme qui participe de cette France "cafe du commerce" et rudoie une branche (la branche judiciaire) du pouvoir avec laquelle il est cense travailler, non pas diffamer. Et je n'entre meme pas ici dans le "cas" Rachida Dati, qui a ete traite dans la presse ces derniers temps et qui accentue la dangereuse pente sur laquelle s'est engage Sarkozy. S'il adopte une conception tres specifique de la constitution Ve Republique en ce qu'il gouverne au lieu de presider, Sarkozy mene egalement un double jeu en passant du cote du peuple. Ce glissement s'opere, pour Sarkozy, en critiquant certaines institutions (exemple: pouvoir judiciaire) et politiques, parfois cles (exemple: critique de la politique menee par la BCE) de l'Etat et de l'UE, dont il fait integralement partie/auxquels il participe activement. Ce dedoublement est a la fois ironique, trompeur, et potentiellement tres nefaste.

Une illustration de cette tendance de raccourci vers le peuple et par le peuple est clairement visible sur le site de l'Elysee, qui ressemble plus a celui de TF1 (cf. les photos du President intervenant aupres de Francais moyens -- ouvriers, artisans... -- qui ornent le haut de la page, et la fenetre video "PR TV") qu'a l'idee qu'on se ferait, a priori, du site officiel de la Presidence de la Republique: http://www.elysee.fr/accueil/.

Arhanchiague 11/10/2007 15:20

Nicolas Sarkozy a formé un gouvernement qui puisse être populaire auprès des médias. D'où l'ouverture ou des nominations de personnes pas forcément expérimentées comme Rama Yade, Fadela Amara,Laporte, Kouchner(pour l'ouverture)...Les médias, les faiseurs d'opinion comme BHL,Fogiel..-la France est tombée bien bas- sont contents, ils ne critiquent pas le gouvernement, les sondages de popularité sont élevées, et on peut faire passer relativement tranquillement des réformes très importantes comme le Tepa, baisse majorité pénale et la grosse partie du projet de loi sur l'immigration...
En effet ce qui a coulé Juppé en 95 et Villepin sur le CPE, c'est pas tant la mobilisation contre ces réformes mais le fait que les médias aient amplifié et fortement médiatisé ces oppositions. Et là rien sur le Tepa.
Bien évidemment la contre-partie en nommant les ministres que j'ai cité c'est qu'ils sont pour la plupart inexpérimentés voire incompétents. D'où la nécessité de s'entourer de conseillers de l'ombre qui décident des lois, et les ministres populaires se contentent de faire passer ces réformes auprès de l'opinion et des médias. Ainsi ce n'est pas Kouchner le chef de la diplomatie mais plutôt Levitte (ancien ambassadeur de la France aux USA), qui est conseiller de Sarkozy.
La conclusion de tout cela: Sarkozy a compris que l'on en pouvait pas réformer la France contre l'opinion et les médias.D'où la necessité d'adopter ce mode de fonctionnement qui peut sembler anti-démocratique.