Qu'est-ce que être de gauche?

Publié le par VincentC

(Article paru dans la newsletter de Contre-Courant, l'association politique de gauche à HEC, qui  avait ouvert ses colonnes  à Centre-Preneurs et à Droite Ligne, leur demandant ce que signifiait pour eux  être de gauche aujourd'hui)

Il me semble que pour trouver en quoi une personne peut se réclamer « de gauche », encore faudrait-il se demander ce que peut signifier le terme de « gauche ». Considérons tout d'abord, pour nous éclairer, une comparaison historique rapide. Pendant ce qu'on appelle la Guerre froide, le monde se trouve dans un schéma d'opposition Est/Ouest, bloc contre bloc. En 1989 le Mur de Berlin tombe et on observe progressivement une évolution des rapports internationaux vers un modèle multipolaire, avec une certaine domination des Etats-Unis, mais aussi avec de nombreuses puissances ayant leurs intérêts propres, pouvant s'entendre sur certains sujets et se déchirer sur d'autres. Cette comparaison n'est pas tout à fait innocente: en effet, pendant cette période, les positionnements politiques ont pu être liés à des considérations d'ordre géopolitique. Il n'en reste pas moins que le fait-même d'utiliser le terme de gauche renvoie mentalement au premier schéma évoqué: bipolaire, bloc contre bloc, gauche contre droite, sans communication possible.

 

Cependant la réalité semble peut-être plus complexe, et l'échiquier politique est lui aussi, sans doute, multipolaire. En effet, quelle pertinence y a-t-il à situer les positionnements politiques sur un simple axe horizontal, dans une seule dimension?

En fait, chaque sujet particulier nécessite son propre axe de positionnement. Par exemple, en ce qui concerne les questions de société, entre une vision traditionnelle et une vision plus permissive; sur le rôle de l'Etat dans l'économie, entre étatistes et libéraux; sur l'égalité sociale: entre une égalité de fait et une égalité des chances; sur la mondialisation, entre protectionnistes et libre-échangistes; sur le fonctionnement des institutions: entre les partisans d'une démocratie plus participative, ou plus représentative; sur l'Europe, entre europhiles fédéralistes et eurosceptiques souverainistes, etc.

Encore faudrait-il nuancer ce qui vient d'être dit: il serait en effet un peu simpliste de résumer par exemple le débat sur le rôle de l'Etat à une simple opposition étatistes/libéraux. En réalité, plus le sujet est complexe, et moins il s'accommode d'une modélisation simplement binaire.

Chacun, se situant en fonction de chaque problématique, correspond donc à un profil, pour ainsi dire, « multidimensionnel » prenant en compte de nombreux paramètres. Il est d'ailleurs souvent dit qu'il est impossible de trouver deux personnes qui pensent exactement la même chose sur tous les sujets: on voit mieux pourquoi.

 

Mais, dans cette extrême complexité, comment peuvent exister et fonctionner des partis politiques? Il semble alors que ces groupements se doivent de rassembler des citoyens ayant, sur un certains nombre de sujets, des visions politiques cohérentes. Ces visions doivent être assez proches pour permettre d'envisager un ensemble de propositions communes, que portera un candidat lors des élections.

Le problème, c'est qu'à mon avis il n'y a pas d'ensemble suffisamment cohérent tel qu'on puisse regrouper tous les individus qui le constituent et dire « ceci est la gauche ». D'une part, l'extrême gauche, bien qu'historiquement divisée en plusieurs factions, constitue un ensemble cohérent d'idées et de valeurs. D'autre part: le Parti Socialiste. Si le PS semble homogène vis-à-vis des questions de société, il apparaît en revanche déchiré, écartelé, en ce qui concerne l'Europe et, dans une moindre mesure, l'intervention de l'Etat sur le marché. Ainsi, s'il est déjà difficile de définir la notion de « socialiste », cerner l'idée « de gauche » est d'autant plus problématique. La cohabitation dans un même parti ne prouve rien: bien que regroupés dans un seul parti, le PS n'est pas homogène; malgré son éparpillement, l'extrême gauche reste cohérente. La refondation social-démocrate opérée depuis longtemps chez d'autres partis socialistes européens n'est alors ni une traîtrise ni un reniement, mais exprime simplement la volonté d'une plus grande cohérence des idées nécessaire à l'efficacité d'un parti. Aussi peut-on trouver une définition « positive » qui ne soit pas l'unique résultat d'une opposition stérile: le centre, par exemple, n'est alors plus le lieu d'un consensus mou entre la droite et la gauche, mais bien un regroupement cohérent de valeurs et de propositions.

 

On ne peut cependant nier l'existence historique de l'idée de gauche, constituée d'hommes et de femmes inspirés par de grands penseurs du XIXe siècle. Mais ces sources permettent seulement de comprendre l'origine des visions politiques existantes. En bref, si l'idée de gauche garde une justification historique, ne correspond plus aujourd'hui à une réalité pratique. De part le grande diversité des positionnements des partis dit « de gauche » et la nécessité de dépasser une représentation bipolaire obsolète, « être de gauche » veut uniquement dire « être proche d'un parti dit historiquement de gauche ». Si c'est ici la seule définition qui reste – et c'est mon opinion – on a peut-être là le fondement de la crise de sens que semble traverser « la gauche ».


Publié dans Réflexions

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