Mai 68 à HEC, par P. Rosanvallon

Publié le par VincentC

(Reproduction d'un article des Inrockuptibles d'octobre 2006, disponible en accès libre sur le site du Collège de France à l'adresse http://www.college-de-france.fr/media/his_pol/UPL57428_Un_Intellectuel_en_politique.pdf)

Parmi les professeurs au Collège de France, Pierre Rosanvallon s'avère une exception : il est très certainement le seul diplômé d'HEC. Etrange et peu classique parcours tracé depuis le campus de Jouy-en-Josas où il milite à l'Unef en 1968 jusqu'aux bureaux moquettés de frais de la plus haute institution académique et l'Ecole des hautes études en sciences sociales. C'est que presque par hasard, et sur les conseils de mentors intellectuels comme Michel Foucault, Pierre Rosanvallon est devenu historien. Sans toutefois cesser d'animer, avec talent, le débat d'idées ­au coeur de la deuxième gauche dans les années 70, au centre de la plus que centriste fondation Saint-Simon dans les années 80, à la tête de la social-démocrate République des idées depuis le milieu des années 90. A l'occasion de la publication de La Contre-Démocratie, il a accepté d'évoquer pour la première fois cette trajectoire d'intellectuel en politique.


ENTRETIEN : Vous avez eu 20 ans en 1968. Qu'était-ce alors pour vous la politique ?

Pierre Rosanvallon ­ En 68, j'étais étudiant à HEC et militant à l'Unef. Je participais à de nombreux petits groupes de lecture et de travail, comme il en existait à l'époque, sur le tiers-monde notamment. C'était aussi pour moi l'époque des comités Vietnam. Mai 68, ce fut la chance, très grande, d'être acteur d'un événement qui élargissait soudainement le sens d'un engagement naissant. Le sentiment que beaucoup de choses différentes se mettent en cohérence. Même si cela paraît incroyable aujourd'hui, il faut se souvenir qu'une des luttes marquantes d'avant 68 visait à supprimer l'interdiction pour les garçons d'entrer dans les chambres des filles à la cité universitaire d'Antony ! 68, c'est le sentiment que se conjuguent les différentes dimensions du changement de la vie : le changement politique et les changements personnels. Faire de la politique et changer la vie, changer sa vie, c'était ça le programme. Et puis c'était aussi la convergence et la rencontre entre des générations. Avec les militants de la guerre d'Algérie et ceux de la résistance (en 68, nous ne sommes que vingt ans après la fin de la guerre). Dans les milieux militants, c'est vécu comme une réplique. Ces trois générations ­ Résistance, guerre d'Algérie et 68 ­ ont été très jeunes propulsées au centre du jeu des responsabilités. Mai 68, c'était, enfin, la troisième forme de mise en cohérence, à la fois un grand mouvement étudiant et un grand mouvement ouvrier. Le fait que plusieurs conférences de l'Unef se soient déroulées dans les locaux de la CFDT en a été une illustration. Voilà d'ailleurs pourquoi, personnellement, je me suis ensuite tourné vers la CFDT. Dès ma troisième année à HEC, j'ai ainsi commencé à faire des études économiques pour ce syndicat. D'abord une étude sur l'imposition du capital en Europe, puis d'autres sur la mesure de la productivité globale des facteurs, sur les réformes économiques en Hongrie...

Est-ce parce que vous aviez fait le choix d'études commerciales et du secteur privé ­ et non celui de Sciences-Po suivi de l'ENA ­ que très vite vous vous êtes mis à employer un vocabulaire plutôt rare à gauche à l'époque, en parlant « d'entrepreneurs en nouveaux rapports sociaux » ou « d'aider à la libre entreprise collective » ?

C'était un petit peu plus tard quand même, quand se développe la thématique de l'expérimentation sociale et de l'entrepreneur-militant. Lorsque je suis entré à HEC à 18 ans, c'était, au milieu des années 1960, davantage la conséquence d'un livret scolaire qu'un véritable choix. Dans mon milieu, au lycée Augustin-Thierry à Blois, Sciences-Po ça n'existait pas, et quand on était un étudiant un peu équilibré en tout, on vous conseillait de faire HEC car il y avait une classe préparatoire qui n'était pas trop loin, à Tours. J'y suis entré très jeune et ne me suis posé des questions qu'après, réalisant vite que je ne ferais pas carrière dans une entreprise. J'ai même organisé avec un certain nombre de camarades ce qu'on appelle des contre-cours, et ça avait pas mal de succès. On se faisait de la pédagogie mutuelle. De temps en temps, on invitait des conférenciers.

C'est à ce moment-là que vous avez adhéré au PSU. Pourquoi ce choix là ?

Parce que le PSU m'apparaissait être le type de parti politique qui trouvait le juste rapport entre souci du gouvernement et culture critique. Dans la vie intellectuelle, on a envie d'être exigeant et de procéder à une lecture critique des évènements. Mais pour être effectivement en passe de changer les choses, il faut aussi acquérir une culture de gouvernement. Pour moi, le PSU formait le projet d'un rapport vertueux entre ces deux idées. En 68, c'était un pôle organisé, présent sur la scène politique ­Rocard allait être candidat à la présidentielle de 69 -, dans une optique réformatrice, à la fois en discussion et en rupture avec le monde gauchiste.

A partir de 68, s'ouvre une période intense qui dure jusqu'au moment, fin 1980, où Michel Rocard justement, depuis sa mairie de Conflans-Saint-Honorine, renonce à être candidat à l'élection présidentielle. Quel regard rétrospectif portez-vous sur cette décennie ?

Je distinguerais trois moments. Un premier, de 1968 à 1973, marque beaucoup de ruptures et de bouleversements dans la société française. De nouveaux types de conflits sociaux naissent, des immigrés rentrent dans l'action, des grèves d'OS surviennent, comme celles du Mans en 1971, ainsi que des mouvements de femmes dans des grandes surfaces ou dans le textile. Ce sont les années de lancement du féminisme, l'apparition de nouvelles sensibilités à l'environnement... Il y a un mouvement profond de la société pour son activation qui dépasse les formes d'organisation et de lutte du syndicalisme traditionnel. Et, pour reprendre un mot d'Alain Touraine, la CFDT apparaît alors comme une sorte d'opérateur naturel de ces nouveaux mouvements sociaux. Lorsque le Mlac (Mouvement de libération de l'avortement et la contraception) se lance, la grande organisation classique qui l'épaule, c'est la CFDT. Parallèlement à ce bouillonnement social, c'est le tâtonnement intellectuel. Tout se cherche. On a d'abord le sentiment qu'il faut un aggiornamento interne du marxisme.

Tout cela dans un contexte de forte réaction politique à droite...

Oui, c'est une période de tensions et de contradictions. A gauche, c'est à la fois l'épisode de la gauche prolétarienne et l'effondrement de la gauche socialiste traditionnelle. Il faut donc ouvrir de nouvelles voies. Ce sera précisément l'objet de ce qu'on peut identifier comme un deuxième moment, les années 73-78. C'est alors que naît vraiment ce qu'on a appelé la deuxième gauche, dans un effort de débouché politique pour l'action sociale. Il s'agit de donner un sens politique aux nouveaux mouvements sociaux nés lors du premier moment. Et là, c'est le PSU qui en sera l'opérateur, dans une relation très forte à la CFDT. Mais très vite, il faut aller au-delà du PSU, qui est à bien des égards un antiparti. D'uù à l'automne 1974, le lancement des Assises pour le socialisme qui ont pour but, en théorie, de changer le parti socialiste.

S'agit-il alors de créer enfin un véritable parti social-démocrate ?

Pas vraiment. Le pari intellectuel de la deuxième gauche et de son idée d'autogestion est de marier culture de gouvernement et culture de l'action sociale. Ce deuxième moment est aussi celui d'un antitotalitarisme qui s'ouvre en 1973 avec la traduction de L'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljénitsyne. Il ne s'agit plus d'aller vers un communisme « libéralisé » mais de bâtir un socialisme qui soit une alternative à la pathologie totalitaire. Une alliance se noue alors entre la deuxième gauche politique et une gauche intellectuelle antitotalitaire composées d'anciens communistes qui avaient quitté le parti en 1956 ­ d'Edgar Morin à François Furet, pour faire vite ­ et de théoriciens comme Claude Lefort et Cornélius Castoriadis. S'agrègent aussi, à leur façon, des individualités comme Michel Foucault, que j'ai rencontré après avoir publié en 1977, Pour une nouvelle culture politique avec Patrick Viveret. Un livre emblématique du chantier de la deuxième gauche dont Foucault fut l'un des premiers à m'écrire qu'il s'y reconnaissait complètement. Cela a débouché sur « Vivre à gauche », un grand colloque que j'ai organisé, typique de cet esprit de 68 canalisé dans un réformisme institutionnel, auquel Foucault a absolument tenu à participer et qui a donné lieu à un numéro spécial du Nouvel Obs. En même temps, il s'agissait aussi de prendre le pouvoir au sein du PS. Les législatives de 78, avec la déclaration de Rocard sur l'archaïsme de la gauche, seront l'occasion de lancer l'offensive. Mais la gauche va échouer et Rocard caler face à Mitterand et perdre au congrès de Metz ­ cela marquera un point d'arrêt politique pour une deuxième gauche qui demeurera un aiguillon mais ne parviendra pas à devenir la force commandante. Cela constitue la troisième période, de 1978 jusqu'à l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Durant ces années, la pensée antitotalitaire se développe. A l'Ecole des hautes études en sciences sociales, un séminaire informel réunit Lefort, Castoriadis, Furet, Julliard, Pomian et la génération plus jeune, la mienne, celle de Manin, Gauchet, Manent. Après avoir tenté d'étirer le marxisme au maximum, on essayait de repartir d'une culture de philosophie politique classique. Ce petit groupe va être l'un des creusets de fait de la fondation Saint-Simon.

Mais la fondation Saint-Simon, qui va naître fin 1982, c'est d'abord le produit de

l'arrivée de la gauche au pouvoir.

Il faut bien restituer le contexte et voir où en est alors la contribution politico-intellectuelle de la deuxième gauche. Premièrement, elle met l'accent sur le rôle de la société civile, pas simplement sur l'Etat. Deuxièmement, elle valorise le réformisme au sens de l'expérimentation sociale. Troisièmement, elle pense que le problème de la gauche, c'est de se construire dans la durée, et pas seulement de mener un gouvernement Blitzkrieg qui, comme par le passé, fait des réformes fondamentales pendant six mois avant de devoir se retirer dans la catastrophe économique. En 1981, d'une certaine façon, ces trois idées-clés triomphent. Mais, en même temps, il apparaît très vite que si la deuxième gauche a exercé une vraie capacité critique sur le « social-étatisme », son projet positif s'est révélé insuffisant. Elle a eu une réflexion sur la démocratie, à partir du totalitarisme ou de l'autogestion, mais n'a pas vraiment mûri de pensée programmatique sur l'économie ou le social. Arrive alors en 1983 le moment de vérité : l'apport de la deuxième gauche étant épuisé, le glissement d'une culture de gouvernement à une culture de gestion s'opère insensiblement. Là-dedans, la fondation Saint-Simon jour un petit rôle, parmi d'autres. Un rôle qu'on a beaucoup grossi après coup. A l'origine, le but est d'abord de lier culture de gouvernement et culture des sciences sociales. Il s'agissait d'approfondir cette culture de gouvernement au moment où la gauche arrivait au pouvoir.

Mais pourquoi avoir eu pour objectif la remise en question du clivage droite-gauche ?

Cela n'a jamais été un objectif affiché ! Plutôt une image médiatique et peut-être le rêve secret de quelques-uns. Pas de moi, c'est clair. Dans la fondation Saint-Simon, il faut en outre bien distinguer deux choses différentes : d'un côté, un club social et, de l'autre, un think tank. Les activités étaient relativement séparées. Du think tank, j'étais le seul maître à bord. Dans ce cadre, on a publié une trentaine de livres et plus de cent vingt notes, on a organisé des séminaires... Mais ce qui attirait la curiosité, c'était la collection de notoriétés qui se croisaient au club social, des gens qui tous venaient de différentes traditions réformistes, des fonctionnaires dans la lignée de Paul Delouvrier, François Bloch-Lainé ou Simon Nora, mais aussi des grands patrons réformateurs comme Antoine Riboud ­ ce qui est difficile à comprendre aujourd'hui à l'heure des Pinault, Arnault, Bébéar ou Messier. Des intellectuels, des syndicalistes et des journalistes aussi. Mais il ne faut pas exagérer l'importance de ce club qui n'organisait que huit déjeuners par an. Plutôt que de fantasmer sur le rôle de Saint-Simon, si l'on veut comprendre l'évolution de cette époque-là, il vaut mieux prêter attention à d'autres phénomènes.


La suite sur http://www.college-de-france.fr/media/his_pol/UPL57428_Un_Intellectuel_en_politique.pdf


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