Politique-spectacle

Publié le par VincentC

(Article à paraître dans le prochain numéro de mai-juin, intitulé "Scènes", de Heclektik, journal du campus de HEC)

    « Tout pouvoir requiert une mise en scène pour donner une consistance visible à ses fonctions et imposer son commandement » affirme Pierre Rosanvallon dans son dernier ouvrage, La contre-démocratie (p. 240). Faut-il alors condamner cette théâtralisation de la vie politique? Et jusqu'à quel point peut-on comparer la politique à un spectacle? Tout d'abord, on peut déjà justifier cette proximité par un petit rappel historique: ce n'est en effet pas un hasard si le théâtre et la politique partagent des origines communes dans la Grèce antique. Finalement, peu de choses différencient encore, dans l'image que nous avons des débats publics depuis la Révolution, l'homme politique de l'acteur, tous deux ayant des tréteaux et une planche en guise de scène, un rôle à jouer et un discours à faire passer. Cependant, on peut dire qu'avec l'avènement des médias de masse et notamment avec l'intrusion de la télévision dans le champ politique, un écran s'est dressé entre les acteurs et les spectateurs. La communication politique est devenue en grande partie indirecte, et donc nécessairement, le spectacle donné sur la scène médiatique a du évoluer. Récemment on a pu ajouter une étape supplémentaire avec ce qu'on appelle le phénomène de « pipolisation ». Dorénavant, c'est la vie privée des politiques, et non plus leurs discours, qui fait le spectacle, dans un contexte, il est vrai, d'appauvrissement des débats. C'est pourquoi il me semble que la ligne rouge entre la nécessaire mise en scène, et l'exposition obscène, a maintenant été franchie. Aller se montrer dans tel ou tel média n'est pas neutre: se faire photographier par Paris Match ou apparaître en tête des cortèges de manifestants, c'est un peu comme faire le festival d'Avignon dans le In ou dans le Off: il faut une certaine cohérence entre le personnage, le discours et le décor. Deux exemples, diamétralement opposés, semblent pourtant contredire cette cohérence indispensable et sont révélateurs de la décadence du théâtre médiatique.
    Tout d'abord, le Président Nicolas Sarkozy délaissera quelques instants le décor luxueux de l'Elysée pour passer en septembre dans l'émission de M6 consacré à l'argent: Capital. Et d'autre part, Olivier Besancenot, chef de file de la LCR, parti révolutionnaire trotskiste, est l'invité le 11 mai prochain de Michel Drucker dans son émission populaire de divertissement Vivement Dimanche ! Ainsi, la politique spectacle nous joue aujourd'hui une bien mauvaise pièce. Ces derniers temps, on a pu assister tour à tour à un vaudeville sans intérêt, lorsque la vie sentimentale du chef de l'Etat a été mise en avant; à une tragicomédie lamentable à l'Assemblée Nationale, quand les députés s'agitent bruyamment puis se calment soudainement lorsque cesse la retransmission télévisée; ou encore à un match d'improvisation si l'on prend les déclarations successives des membres du gouvernement. Certains aussi diront aussi que la vie politique récente ressemble à un spectacle de marionnettes, dans lequel une main obscure tirerait des ficelles, animant quelques pantins destinés à déstabiliser les partis d'opposition. Mais il est parfois facile d'imaginer des complots alors que les acteurs s'avancent sans masques.
    Existe-t-il alors un remède à cette déliquescence? Quel est le responsable de cette mauvaise mise en scène? Il me semble à ce titre que le metteur est scène, qui organise la répartition des rôles et conduit le jeu des acteurs, peut être assimilé dans un certaine mesure au système institutionnel actuel. Cette question de la représentation (dans les deux sens du terme) n'est pas simple. Certaines mesures pourraient cependant vraisemblablement permettre d'élever la qualité du spectacle auquel nous assistons. Par exemple, faire en sorte par la loi que les médias dominants soient moins proches du pouvoir et moins complaisants à son égard; et redonner un vrai rôle de discussion, de proposition et d'opposition à un Parlement plus fort et plus représentatif. Mais un spectacle démocratique de bonne qualité repose aussi sur nous les spectateurs, qui nous devons donc d'être actifs et exigeants, attentifs au fond plus qu'à la forme, et capables selon les circonstances de gronder comme d'applaudir.

Publié dans Réflexions

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