"Sarkozy: l'erreur historique", par Jean Peyrelevade

Publié le par NicolasC

Jean Peyrelevade a été professeur d’économie à l’École polytechnique, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre socialiste Pierre Mauroy, président de Suez de 1983 à 1986 et du Crédit Lyonnais de 1993 à 2003.
Il est aujourd'hui vice-président du MoDem aux questions économiques.


Voici une sélection des bonnes feuilles de son dernier livre, Sarkozy: l'erreur historique







Cet homme (Nicolas Sarkozy), agissant dans une sorte d'urgence perpétuelle, écrase le temps, et d'abord celui de l'effort. Plongé dans l'immédiateté, épousant tous les plis du terrain dans une sorte de vibration permanente, il veut convaincre les Français que chaque réforme leur amènera dans l'instant quelque avantage : l'économie, selon son expression, ne saurait être "sacrificielle". Tout déplacement des lignes doit aussitôt être, dit-il encore, "gagnant-gagnant". Curieuse convergence de vocabulaire avec Ségolène Royal. La gauche fut longtemps incapable de changer en profondeur le pays tant elle croyait à l'existence d'un trésor caché (le mur d'argent, les deux cents familles, les profits de la spéculation financière, ceux des monopoles, les revenus du capital...) dont la découverte et la répartition amélioreraient soudain, sans autre travail, le sort de tous (ce qui la dispensait de réfléchir davantage et la conduisit si souvent à l'échec).


L'"ERREUR HISTORIQUE" DE NICOLAS SARKOZY

Le président élu l'a été pour s'être porté fort de la solution de problèmes dont il accusait ses prédécesseurs de les avoir créés par leur immobilisme, leur manque de courage, leur incapacité à agir ! Doté, lui, d'une grande aptitude à l'action, il l'exerce hélas de travers. Ses partisans le félicitent de mettre la France en branle : voulant incarner le changement, il est dans l'exact prolongement des erreurs du passé. Il s'agite de mille mouvements mais sans quitter une seule seconde le couloir où l'enferme son erreur de jugement. Héros des réformes périphériques, il échouera sur la seule qui soit centrale : celle qui rétablirait la compétitivité de notre appareil productif. Loin de résoudre nos difficultés, il va continuer à les aggraver. Loin de la renforcer, il va progressivement étouffer le peu de croissance potentielle qui nous reste. Loin d'augmenter le pouvoir d'achat, il nous conduit vers une stagnation de notre niveau de vie. En ce sens, son erreur est historique comme sera tristement historique son élection par un peuple floué. En ce sens, incarnation de la fausse rupture, de la fausse réforme, il est un leurre, le dernier leurre j'espère avant que le redressement de la France soit enfin engagé.


LE MAL FRANÇAIS
Le réglage de notre machine macroéconomique est mauvais. Dit plus simplement, nous essayons continûment de vivre au-dessus de nos moyens, en vain bien entendu, et nous payons sans cesse le coût de ce déni de réalité.
Nulle malédiction, cependant, ne nous asservit à ce triste constat. Mais plutôt, gauche et droite réunies, la longue méconnaissance par nos dirigeants des règles de fonctionnement d'une économie productive. Leur inculture sert trop souvent de paravent à leurs intérêts électoraux.
Une pensée unique les anime, la relance par le pouvoir d'achat et la consommation, pensée qu'ils croient favorable au renouvellement de leurs mandats mais nous condamne en fait à une forme de stagnation. François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, en la matière l'immobilisme persistant est hélas plus marqué que la rupture.


L'INVESTISSEMENT,CE MAL-AIMÉ
Le silence règne à propos de l'arbitrage consommation/investissement qui devrait pourtant constituer une question centrale du débat économique. Allons plus loin : à écouter les débats des hommes politiques, on a l'impression que le mot "investissement" est entaché de grossièreté..... Comme si droite et gauche étaient de connivence pour éviter de parler de l'acteur majeur de tout investissement productif, je veux dire l'entreprise, avec ses marges et ses taux de profit. Venant de la gauche française ce n'est, hélas, pas surprenant. De la droite qui nous gouverne, c'est à la fois incompréhensible et inquiétant.


LE MODELE ALLEMAND

Ce que l'Allemagne a fait en quelques années, pourquoi serions-nous incapables d'en suivre l'exemple ? Au début des années 2000, elle était aussi malade que nous. Pendant cinq ans, de 2001 à 2005, son déficit public a été supérieur au nôtre, régulièrement à plus de 3 % du PIB. Elle a, en trois ans, remis de l'ordre dans ses comptes sociaux, ramené son budget à l'équilibre, augmenté les marges de ses entreprises, contenu la progression des salaires en dessous de celle de la productivité quand nous restions immobiles. Etait-ce par masochisme qu'elle a consenti tant de sacrifices ? Aujourd'hui, elle a relancé sa production industrielle alors que la nôtre reste désespérément plate, et fournit ses produits au monde entier. Aujourd'hui elle peut, elle, soutenir sa demande interne et la consommation des ménages. Nous avons toujours, quant à nous, une opération douloureuse de redressement des comptes publics à opérer.

1981/2008
La bataille gagnée contre le Mitterrand de mai 1981 et ses "conseillers du soir", ceux qui lui suggéraient de changer de premier ministre, qui lui susurraient des "Vive l'inflation et le flottement de la monnaie", "Vive le protectionnisme et le contingentement des importations", "Vive la croissance par l'augmentation des salaires et des prestations sociales ou par l'investissement public", cette bataille fut gagnée d'extrême justesse, après un dur combat. Ceux qui l'emportèrent eurent à leur disposition trois ingrédients dont la combinaison fut décisive : une contre-équipe fortement constituée, une contre-politique dûment conceptualisée, et surtout l'aide irremplaçable de la contrainte extérieure. Tous trois sont aujourd'hui absents : n'existent dans la majorité actuelle ni la formulation convaincante d'une autre politique économique ni le groupe de femmes ou d'hommes capables de l'incarner. Enfin aucun contre-pouvoir externe ne semble pouvoir obliger au passage à l'acte.

L'équipe tout d'abord. En 1981, elle était dans les murs puisqu'elle formait une partie, la plus éminente par les responsabilités, du gouvernement lui-même. Pierre Mauroy, premier ministre, Jacques Delors, ministre des finances. Excusez du peu ! Ils avaient, par leur action conjointe, le poids politique voulu pour convaincre le président de la République et entraîner derrière eux, nolens volens, le reste du gouvernement traversé de tant de courants et d'ambitions rivales qu'il en devenait incohérent dans la critique, un groupe parlementaire socialiste dépassé par l'enjeu mais conscient de l'impopularité croissante d'un pouvoir élyséen enfermé dans une impasse mortifère, un PS réticent et un PC hostile. Plusieurs indices laissent supposer la lucidité de François Fillon. L'hyperprésidence de Nicolas Sarkozy ne lui laisse aucun espace où faire prospérer son point de vue, encore moins s'opposer. Quant à Christine Lagarde, ce n'est pas lui faire injure de dire qu'elle ne tient pas encore la comparaison, ni politique ni technique, avec son lointain prédécesseur.

La vision macroéconomique ensuite. Philippe Lagayette et Pascal Lamy à Rivoli, Henri Guillaume et moi-même à Matignon servions de relais entre nos patrons politiques respectifs et une administration qui, ayant mis son espoir dans notre tentative de redressement des comptes, nous alimentait sans vergogne et souvent par la voie la plus directe en modèles, études, analyses et chiffrages de toutes sortes. Ainsi ai-je pu répondre de façon argumentée et sur l'heure (je veux dire, en moins d'une journée) à des suggestions aussi admirables que la réduction instantanée de 10 % de toutes les importations par la mise en place de restrictions quantitatives ou le remplacement des banques par la seule Banque de France dans la distribution du crédit afin de faire baisser les taux d'intérêt (la monnaie centrale étant réputée d'un prix de revient nul). Nous étions organisés comme une équipe professionnelle..., en face de joueurs dangereux par leurs initiatives désordonnées mais dotés d'une technique de division inférieure.
La difficulté est aujourd'hui que le capitaine tout-puissant de l'équipe au pouvoir est en matière économique un amateur qui croit être pro. Peut-il être touché par la grâce ? Je ne le pense pas. Rien ne peut se faire sans son assentiment. Changer de schéma impliquerait qu'il reconnaisse son erreur initiale. Je le crois trop sûr de lui et de son jugement, trop ignorant de l'intelligence d'autrui dès lors qu'elle ne rencontre pas ses vues pour admettre qu'il ait pu gravement se tromper. L'économie, à la différence des mathématiques ou de la physique, est pour lui une discipline ouverte au politique, au sens où la vérité ne découlerait pas de chiffres, de modèles et de démonstrations scientifiquement fondées (autant qu'il est possible) mais de l'affrontement dialectique de thèses opposées. Que le meilleur gagne, en quelque sorte : à ce jeu il est, lui, le meilleur. Comme si la plaidoirie permanente d'un avocat trop habile pouvait conduire le tribunal à oublier la réalité des faits. En un mot, je crains son entêtement. Pourquoi pourra-t-il persévérer longtemps dans l'erreur là où François Mitterrand fut obligé de céder au bout de quelques mois ? Pour une raison simple : l'euro a fait disparaître la contrainte extérieure.

L'EURO ANESTHÉSIANT
Chaque pays de la zone, par définition, a renoncé à sa monnaie nationale et à la gestion souveraine de ses réserves de change... Cette solidarité de fait... explique seule que la tranquille affirmation de François Fillon, premier ministre de la République, annonçant urbi et orbi : "L'Etat français est en faillite", n'ait entraîné aucune conséquence... En d'autres temps, lorsque nous étions sous régime de monnaie nationale, une telle sortie... eût entraîné aussitôt fuite de capitaux, épuisement des réserves en devises et envolée des taux d'intérêt, ce qui aurait obligé le gouvernement à une soudaine dévaluation et à l'adoption du plan de redressement associé. L'euro, qui a par ailleurs tant d'avantages, est donc un formidable anesthésiant. Il masque notre impéritie, à nos propres yeux plus encore qu'à ceux des tiers.

TAXER LES HAUTS REVENUS

On ne remet pas tout un pays en ordre sans demander un effort aux plus fortunés. Mais à une double condition : que cette contribution exceptionnelle à la solidarité nationale ne devienne ni définitive ni punitive. On peut penser à instaurer une ou deux tranches marginales supplémentaires à l'impôt sur le revenu, de façon clairement affichée comme provisoire. Pour bien marquer qu'il n'y a là aucune sanction à caractère idéologique, aucune volonté discriminatoire, on pourrait en profiter au passage, en contrepartie symbolique, pour supprimer l'impôt sur la fortune... Cette suppression de tout impôt récurrent sur le patrimoine justifierait que soit partiellement redurci le barème des droits de succession... S'agissant des stock-options, leur suppression pure et simple et leur remplacement par une forme de rémunération certes incitative mais moins dépendante des aléas boursiers devraient à mon sens être retenus

Sarkozy : l'erreur historique, de Jean Peyrelevade
coll. "Tribune libre", Plon, 202 p., 18 €.

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